Année 1915

« C’est le commencement de la guerre d’usure, de position … Chacun en rampant défend sa viande avec une pioche, et il se trouve qu’il creuse sa fosse …

Les fictions de l’arrière ne parviennent ici que salement déteintes. Aucun prestige ne nous soutient. Rien n’a d’éclat que les projectiles. De cent, le moral tombe à soixante. Ce premier hiver est fait de fange et de pieds gelés, de tranchées ouvertes où l’on grelotte et de victimes inexpiables.

En 1915, la fange envahit l’âme. Époque des attaques partielles, exterminantes pour le courage. Au couteau, on affronte les mitrailleuses. À la baïonnette contre les obus. À la cisaille contre les réseaux … Je comprends le silence des chroniqueurs sur cette entreprise de meurtre en gros et je me borne à prononcer comme une prière les noms oubliés qui la situent : la Bassée, Quennevières, Tracy-le-Mont, le plateau de Nouvron, le Labyrinthe, Berry-au-Bac, Souain, ferme de Beauséjour, Perthes-les Hurles, la Grurie, la Fontaine aux Carmes, Four de Paris, Bois Bolante, la Fille Morte, Apremont, Vauquois, Malancourt, les Eparges, le Bois d’Ailly, Mort-Mare, Flirey, le Bois le Prêtre, la grande tranchée de Calonne, la Chapelotte, Ban de Sapt, Hartmannswiller, etc. Ce sont nos funèbres litanies.

Ah ! ces secteurs, calamité ! L’ennemi par devant, le chef derrière. Des poux, des rats, des nuits hantées de patrouilles cauchemardeuses, des fusées éclairantes qui retombent en implorations. Le règne des créneaux et des chevaux de frise. Le royaume des tirailleries aveugles durant des heures. L’empire de la charognerie, l’univers des emboconnés, la permanence du cafard des cœurs cocus et le ravalement de tous nos désirs. Et l’on ne sait quelle obstination à survivre en vue de la suite, retient la folie dans la cervelle et empêche qu’on se suicide. On s’amuse à sculpter des douilles d’obus. Corvée de rondins et de caillebottis, carton bitumé et pare-éclats, tôle ondulée et jalonnement. Un enfouissement de troglodytes, réduits à l’état de moisissure. Lutte d’artillerie au-dessus de nos têtes, ou bombardement de harcèlement. Les trajectoires ferment la voûte. Il n’y a rien à signaler.

Heure H de l’assaut impossible exigé sous peine d’exécution. Fusillés de Suippes et de Vingré, fusillés de Souain et de Flirey, lieutenant Chapelant sur son brancard. Sans doute faut-il beaucoup de martyrs pour que notre foule se souvienne. Avant de s’endormir on se demande : « Bon Dieu de bon Dieu, qu’avons-nous fait ? Méritons-nous ce châtiment ? » »

Joseph Jolinon, Fesse Mathieu l’anonyme, Paris, Gallimard, 1936, pp. 61-64.

Merci à l’association Bretagne 14-18 pour ce texte. 
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