La pomme de terre à Ploeuc par Roger Toinard

Pomme de terre

Ploeuc, paradis de la pomme de terre

 

Ploeuc doit incontestablement une partie de sa prospérité, et de son renom, à la pomme de terre. Un tubercule qui pourtant, connut bien des vicissitudes avant de s’ancrer (tardivement) dans le paysage ploeucois.

 

UN HERITAGE DES GRANDES DECOUVERTES

 

La pomme de terre a eu pour berceau, les régions péruvienne et chilienne aux confins de la Cordillère des Andes (la «papas»), que les indigènes utilisaient dans leur alimentation aux côtés du maïs, du piment ou du haricot…
Ce sont les conquistadores espagnols qui ont introduit la pomme de terre en Europe au milieu du 16ème siècle puis par les corsaires anglais à la fin du 16ème.D’Espagne, la pomme de terre serait passée en Italie (la région de Toscane) par l’intermédiaire de moines (les «Carmes déchaussés») qui la propagent alors, en Autriche et en Flandres. Son introduction en Suisse se serait faite à la fin du 16ème pour pénétrer enfin en France. Un phénomène qui traduit bien les courants d’échanges croissants au 16ème siècle, à travers l’Europe, illustrant ainsi les retombées multiples des voyages de «Grandes Découvertes» et de la colonisation du continent américain qui se met en place dès la fin du 15ème siècle.

 

LA PENETRATION DE LA POMME DE TERRE EN FRANCE

 

Charles de l’Ecluse (1525-1609) et Olivier de Serres (1539-1619) ont inscrit leurs noms dans l’histoire de ce tubercule, le second ayant été l’un des tout premiers à faire un essai de culture sur ses terres du Pradel en Ardèche. Il faut dire que la pénétration fut lente en France: elle est signalée en 1610 en Alsace à Châtenois et le «pain tout fait» se répand dans cette province, avec une avance de près de 50 ans. Elle plaît aux cochons qui n’en demandaient pas plus, et aux pauvres qui s’en accommodent, et au curé qui en profite pour lever la dîme!
Elle fut admise au Jardin Royal en 1600, et servie à la Cour de Louis XIII en 1616. Mais la culture nouvelle ne se propage que très lentement: les efforts de Bauhin en Suisse la font progresser dans les cantons ouest, passant ainsi aisément en Franche-Comté, en Bourgogne et dans le Dauphiné puis en Lorraine. Quelques rares cultures sont signalées en région parisienne en 1727. En 1750, sa culture se généralise dans l’Est et la bordure orientale du Massif Central. Ailleurs, quoiqu’on ne puisse plus l’ignorer, on ne lui accorde encore que peu d’intérêt.

 

UNE EXPANSION PLUS SENSIBLE DANS LA SECONDE MOITIE DU 18ème SIECLE

 

Campagnes de dénigrement contre pléiade de zélateurs, elle finit par s’imposer: la disette de 1769 y a joué sans doute un rôle important et vaincu les résistances: Turgot fait distribuer des plants dans le Limousin, les évêques (comme celui de Saint Pol-du-Léon) invitent leurs curés à se faire les propagandistes du tubercule. En Bretagne, le Procureur Général du Parlement, La Chalotais, contribue à la répandre dans toute la province.
Après avoir été accueillie par la méfiance, la suspicion, l’hostilité ou le dédain, après avoir été objet de répulsion, accusée de tous les maux de la terre (poison, lèpre, écruelles…), la nécessité l’emporte enfin sur la résistance: on remarque d ‘ailleurs, que la résistance se mesure à la possibilité qu’a une région de s’en passer, les régions céréalières, par exemple, rechignent davantage, assurées qu’elles sont, de ne pas manquer de pain!

 

SON INTRODUCTION EN BRETAGNE

 

La pomme de terre est vraisemblablement arrivée par l’Angleterre. L’apôtre de ce tubercule en Bretagne est un habitant de Messac, près de Bain de Bretagne, un certain Blanchet, qui, après un séjour en Irlande et en Angleterre, revient chez lui avec une douzaine de plants de pomme de terre, en 1741. Blanchet faisait partie de cette élite régionale soucieuse de donner à son pays les avantages que présentait une telle culture, injustement méconnue, voire rejetée, et à laquelle les besoins criants du temps commandait de s’adapter, pour éviter les disettes à répétition.
C’est ainsi que dans le Finistère, l’évêque du Léon, Mgr de La Marche (1729-1800), Fr. Le Déan (1744-1823) et Barbier de Lescoët (vers 1760) furent les premiers à tenter l’aventure. La Chalotais montra l’exemple en Ille-et-Vilaine, sur ses terres à Vern, ainsi que le Sieur Rozaire considérés comme des précurseurs à juste titre.
Dans les Côtes-du-Nord, selon Charles Le Maoût, son introduction remonterait à 1776, «due à un employé des douanes, nommé Tass, dont la femme était anglaise, et qui résidait à Cesson». Il faut enfin ajouter le travail de vulgarisation entrepris dans le département par le Docteur Lavergne (1756-1831) de Lamballe, dans les années précédant la Révolution (à partir de 1783), ému par la situation déplorable de nos campagnes. Ce démarrage est encore bien timide, certes (il faudrait aussi plus de terres disponibles), mais peu à peu, les efforts des agronomes, la pression des Révolutionnaires…finissent par venir à bout des résistances. La pomme de terre et son futur succès étaient bien le produit de la nécessité.

 

L’ELAN DU 19ème SIECLE

 

Ce siècle allait couronner «l’utile et généreuse entreprise» grâce à un nouvel assaut d’efforts constants et répétés (les «Mémoires» qui lui sont consacrés se multiplient avec la même éloquence persuasive). Le gouvernement de Louis XVIII (1815-1824) accorde des primes pour défricher (comme à ce Huet de Ploeuc, qui reçoit la somme de 71 francs!): en 1816, 2 651 hectares sont plantés en pomme de terre (la moitié dans l’arrondissement de Saint-Brieuc), 18 260 en 1842 et 30 000 en 1875. Et dès 1840, elle devient l’élément de base de l’alimentation.

 

LA SELECTION DE LA POMME DE TERRE, AU 20ème SIECLE

 

Il y avait longtemps déjà, qu’on s’était rendu compte que, pour avoir une bonne récolte, il fallait bien choisir ses plants car, comme toutes les plantes, la pomme de terre n’échappait pas aux maladies, de dégénérescence en particulier. On faisait bien entendu, une sélection sommaire au début de ce siècle. Jean Bidan (ô combien connu à Ploeuc et dans le milieu de la «patate», entre autres) nous avait rappelé en 1980, les premiers temps de la sélection; enfant, en effet, il allait «épurer» les champs de pomme de terre:
«J’avais 13 ans, quand cela a commencé, vers 1919-1920, sous l’impulsion de Monsieur Sèvegrand, Directeur à cette époque, des Services Agricoles des Côtes-du-Nord. Il m’avait enrôlé pour aller «épurer» chez Joseph Hervé des Clèches. La variété de l’époque s’appelait l’«Early Rose», elle était très appréciée dans la vallée du Rhône parce qu’elle résistait très bien à la sécheresse. Elle avait été introduite dans notre région par un Ingénieur agronome, M. Limon (également homme politique) de Saint-Brandan (elle était d’ailleurs aussi appelée, la «limone»). Mais elle était sensible à une maladie transmise par un puceron: l’enroulement. Et la contamination risquait d’être grande si on n’épurait pas. Il suffisait de piquer en terre une tige de noisetier («un gié d’caeute!») pour signaler la présence d’un pied malade. Ce n’est qu’au moment de la maturité, qu’il était arraché et mis de côté pour être éliminé…».
Cette première sélection sommaire allait être le prélude à une sélection de plus en plus rigoureuse et réglementée: on ne dira jamais assez le travail considérable et pointilleux de M. Sèvegrand dans ce domaine. La véritable sélection est née en France en 1920, à la suite de la visite du Professeur hollandais Quanjer qui attira l’attention des producteurs sur «la gravité inquiétante» des maladies de dégénérescence en particulier (on luttait chez lui contre ces maladies depuis 1903!). Une mission française se rendit en Hollande (dont le Professeur Duboys), Enseignant à l’Ecole Nationale Supérieure Agronomique de Rennes qui, à son retour, se mit au travail.

 

LES PREMIERS SYNDICATS DE SELECTION

 

Les premiers essais de sélection de plants de pomme de terre furent tentés en 1920 par Boniface Geffroy, de Moustoir-Remungol, dans le canton de Locminé, sous les auspices de l’Office Agricole du Morbihan. Le succès de l’expérience déboucha sur la création, en 1922, du «Syndicat de Pontivy». Dans le Finistère, le premier fut crée à Châteaulin en 1925, et dans notre département, à Mûr-de-Bretagne en 1926, précédant de peu celui de Ploeuc en 1928, tous les deux sous l’impulsion du Professeur Duboys et de M. Sèvegrand.
La Bretagne s’installe rapidement aux premiers rangs en France, puisque, en 1935 par exemple, 12 syndicats en France sélectionnent «l’Institut de Beauvais» dont …11 en Bretagne!: une variété à chair blanche, alors très prisée, mais hélas, victime de dégénérescence. Les producteurs ne tardent pas d’ailleurs à l’abandonner au profit de variétés étrangères comme la Bintje, l’Ackersegen, l’Aran Bannes, la Rosa et la BF15. En 1943, la région d’Uzel crée son propre Syndicat (38 producteurs pour 24 hectares plantés, puis 65 en 1944 pour 32 ha 65, et 70 en 1945 pour 31 ha.60 ) Mais c’est sans doute (et sans le moindre esprit de clocher) le Syndicat de Ploeuc qui illustre le mieux cet essor et ce dynamisme.

 

LE SYNDICAT DE PLOEUC

 

Grâce à la naissance de ce syndicat en 1928, notre région allait devenir un des grands centres de production. Le démarrage fut lent, car les négociants n’y étaient guère favorables et aussi, parce qu’il y avait toute une éducation, toute une formation des producteurs à faire, pour qu’ils comprennent le bien-fondé de la démarche et les exigences imposées. On était jusqu’alors, enclins à produire beaucoup, au détriment parfois de la qualité; il fallait aussi penser à l’assolement, à la fertilisation adéquate, et faire face aux exigences de la sélection.
Sept agriculteurs (c’était le minimum exigé) se groupèrent donc pour créer ce syndicat en 1928, nous précise Jean Bidan: il y avait Jean Le Beau, beau-père de Pierre Ecobichon du bourg, François Turmel de La Hazaie, Pierre Denis, Pierre Doré de la Noë-Renault, Jean Doré du Court-Champ, le père de Jean Le Beau de la Lande Valo et moi-même. La surface plantée était alors de 7 ha.50 et la première production fut de 765 quintaux.»
En 1939, le Syndicat comprend cette fois 50 adhérents (3 700 quintaux pour 35 hectares) et …354 producteurs en 1945! ( 19 030 quintaux récoltés sur 178 hectares), pour une valeur marchande de 8.200.000 francs de l’époque. Chacun avait enfin compris (car il y eut beaucoup d’hésitants au départ) le bien-fondé de ce groupement et les efforts méritoires (et récompensés) faits en faveur de la pomme de terre, qui était désormais considérée comme un facteur de progrès agricole et de l’enrichissement des paysans-adhérents. A lire les chiffres de production, on serait tenté de dire, de prime abord, que les rendements paraissent relativement modestes (et ils le resteront ainsi durant une quinzaine d’années) : 100 à 120 quintaux à l’hectare, c’était à peine les rendements dans les bonnes terres, obtenus par la «Bintje» des massifs granitiques, alors que celle-ci donnait 120 à 200 quintaux dans la région de Ploërmel, et même 2 à 300 quintaux dans celles de Pontivy.

 

UNE METHODE DE SELECTION TRES RIGOUREUSE

 

C’est qu’en effet, ici, la méthode de sélection est des plus rigoureuses, l’objectif de qualité l’emportant sur toute autre considération. Depuis 1939, la sélection généalogique est obligatoire, « c’est à dire que le Syndicat doit produire, chez quelques adhérents confirmés, le plant destiné à être multiplié par tous les autres: un pied en donnera une dizaine la 1ère année, une centaine la 2ème, un millier la 3ème, 10 000 la 4ème, soit de quoi planter 1/3 d’hectare. Mais sur 100 pieds choisis la 1ère année, il ne reste plus souvent que 10 à 12 familles, après 4 ans de culture et une élimination extrêmement sévère des plants présentant le moindre signe de dégénérescence. Et pour éviter la contagion possible, les familles sont plantées, espacées de 6 mètres en tous sens des familles voisines, et les familles malades sont éliminées au fur et à mesure des contrôles.» Voilà donc l’explication! C’était le prix à payer, mais cette réglementation draconienne était un gage de qualité, de professionnalisme et de réputation assurée.
«Un contrôleur local visitait les champs, un par un: une 1ère fois au cours de la 3ème semaine après la levée, la 2ème fois à la floraison, et une 3ème visite après la floraison.»
Tous les producteurs ploeucois ont sans doute en mémoire l’action menée par Monsieur Fraboulet, Directeur d’école, qui fut, selon Jean Bidan, «la grande âme locale de cette réussite », contrôlant avec une conscience intraitable les plants de la région. Le cultivateur devait, systématiquement, arracher et détruire tous les plants suspects repérés. Tout ce travail d’épuration était rigoureusement supervisé par le Directeur des Services Agricoles (notamment un certain M. Kérel) ou le Chef de Secteur (comme le fut M. Sauvignon) ou encore par une Commission agréée par la Fédération Nationale.
«Ainsi, les cultures étaient classées en 3 catégories: la catégorie A, dite «l’Elite» correspondait aux champs qui avaient moins de 2% de pieds malades; la catégorie B, de 2 à 4% et la catégorie C, de 4 à 7%; certaines cultures pouvaient être globalement refusées d’ailleurs. La Commission fournissait alors les étiquettes correspondantes. L’arrachage et le ramassage se faisaient sous le contrôle local; un dernier triage avait lieu à la maison au moment de l’ensachage, avant le plombage définitif du sac et son étiquetage. Les prix étaient fixés à l’occasion de l’Assemblée Générale des plants de sélection bretons: on tenait compte du prix de la pomme de terre de consommation, auquel on ajoutait une «prime de sélection» qui variait en fonction de la variété, de la catégorie attribuée, du calibrage et de la qualité! La vente se faisait de novembre à avril en direction du Midi Méditerranéen, du Sud-Ouest, du Couloir Rhodanien et du Centre.»

 

PLOEUC, BERCEAU DE LA B.F.15!

 

Quand on lit (avec beaucoup de curiosité et d’intérêt) les Cahiers de Délibérations, parfaitement tenus, du Syndicat de Ploeuc, on est frappé par ces appels sans cesse réitérés, à l’effort, les encouragements à améliorer constamment la qualité du produit. Il s’agit, à travers ces recommandations amicales mais fermes, d’un véritable traité d’éducation, de longue haleine, en direction des adhérents : on s’y soumet ou on se démet, il n’y a pas d’autres alternatives:
«Faites un emploi judicieux de fumures, attention aux amendements, soyez vigilants à propos des maladies, faites de la sélection généalogique, veillez à la conservation qui laisse à désirer…Armez-vous car la concurrence sera de plus en plus terrible…»
Ces conseils (voire ces injonctions ou ces ordres) ont été entendus puisque à la veille de 39, le Syndicat de Ploeuc pouvait s’enorgueillir d’être parmi l’élite française des producteurs de plants de pomme de terre. Il était même «le seul à battre la Hollande à Armentières, et à la Station expérimentale de Versailles…» C’est dire!
Et c’est ainsi que la B.F.15 voit le jour à Ploeuc, comme nous l’avait raconté Jean Bidan: «J’avais eu par Monsieur Bustaret, directeur de la Recherche Agronomique, des «titres de familles, autrement dit, des greffes. La «Belle de Fontenay Flavia», devenue en abrégé «B.F.», est affublée du chiffre 15, tout simplement parce qu’elle portait le numéro 15 lors de l’expérimentation qui portait sur une trentaine plants. Je l’ai donc expérimentée, et aujourd’hui, elle a fait la réputation de Ploeuc. On aurait dû l’appeler «la Belle de Ploeuc, je le regrette bien!».Il faut reconnaître que «l’ami Jean», en dehors de cette expérimentation, a été avec les Jean Le Beau, François Turmel et les autres pionniers, l’un de ces créateurs de cette «vocation» locale, en mettant à profit des conditions naturelles favorables: un sol non siliceux qui convient parfaitement, un temps relativement frais qui ne favorise pas trop l’évolution des pucerons… Il restait à convaincre leurs collègues agriculteurs, c’était sans compter sur son «bagou» légendaire!
«Le Syndicat végéta quelques années quand même, puis monta à 10-20, retombait à l’issue d’une mauvaise année, puis repartait encore. A son apogée, il approchait des 400 producteurs, avant que ceux de Quintin nous abandonnent pour créer leur propre syndicat…» C’est également lui qui, le premier, «brûla» ses champs de pomme de terre, «en 32-33, à l’acide sulfurique », devant des regards médusés et inquiets! «Cela permettait d’arrêter l’évolution du mildiou, et l’acide sulfurique accélérait l’assimilation des phosphates dans le sol, le blé en profitait l’année suivante. C’est Jean Le Beau qui expérimenta à Ploeuc, la pulvérisation au sulfate de cuivre ; c’était une corvée, une année, on a passé 6 hectares à dos, et 3 fois, et à l’époque, on n’avait pas de bottes!!!
Il faut encore dire que dans les années 20, la plantation se faisait début mars (fin février même, si le temps le permettait) et avec des plants non germés, sous la collée du brabant, toutes les deux collées, avant qu’on aille voir du côté de Saint-Malo un modèle de charrue spéciale qui fut alors adoptée aussitôt. Les plants étaient binés à la main, puis buttés, et en dehors du sulfate de cuivre, on n’utilisait pas de produits chimiques. L’épuration se faisait 3 voire 4 fois, à la main…» Et on n’aurait pas fini notre entretien, sans rappeler «le temps où l’on envoyait les gosses de l’école, ramasser les doryphores!»

LA POMME DE TERRE A PLOEUC DEPUIS LA 2nde GUERRE MONDIALE

 

En 1940, on comptait à Ploeuc, 450 exploitants agricoles sur 4 200 ha : de petites exploitations où l’on pratiquait la polyculture, l’élevage et un peu de pommes de terre, le «sauve la vie» comme le rappelait Jean Houée en 2002 (interviewé par JF. Boscher, journaliste au Penthièvre).
Pendant la guerre, la demande était importante et on se mit, à côté du plant, à faire de la pomme de terre de consommation (comme la Bintje par exemple) qu’on expédiait par train entier de la gare du Paly. Puis ce fut le temps des gros négociants de la région, qui, aidés de nombreux courtiers, se chargèrent de la commercialisation: les anciens producteurs de Ploeuc se souviennent en effet, des Kervégan ou Le Bigot, sans oublier Louis Morel, l’ancien Maire de Ploeuc.
Peu à peu, la surface consacrée à la pomme de terre augmente. La production demeure toutefois manuelle, ce qui exigeait beaucoup de main d’œuvre (enfants et étudiants se faisaient là quelque argent de proche et les saisonniers, de retour de l’île, trouvaient là l’occasion de s’employer avant d’aller «faire les betteraves» dans le Bassin Parisien. Les uns et les autres étaient payés au sac).
Après-guerre, on trouve quelques aises avec l’arrivée en particulier des arracheuses-rangeuses (cela dispense, comme autrefois, «d’éloper» derrière l’arracheur). Mais ce n’est tout de même que beaucoup plus tard qu’apparaissent dans les champs, au milieu de nuages de poussières, ces grosses machines avec trémie qui vont inaugurer la période de la véritable mécanisation et la réduction des besoins en main d’œuvre.
Quant au plant de pommes de terre, il a connu un certain nombre de vicissitudes: en 1948, on comptait 40 000 sélectionneurs en France sur une surface de 34 500 hectares, et la Bretagne était aux tout premiers rangs. S’ils étaient encore 8 252 en 1970, dix ans plus tard, on n’en comptait plus de 4 331 sur une superficie de 10 000 hectares (sur les 16 000 hectares en France). En 2002, plus de 200 variétés sont multipliées en France sur 15 000 hectares avec une production de 270 000 tonnes de plants certifiés. La Bretagne occupe encore une place de choix avec ses 5 500 hectares (plus du 1/3 de la surface consacrée à ce tubercule en France). Le Finistère arrive en tête avec 378 producteurs sur 3 211 hectares devant le Morbihan avec 195 sélectionneurs sur 1 414 hectares et les Côtes d’Armor avec seulement 74 producteurs (5 fois moins que le Finistère) sur seulement 421 hectares. Le plant ne concerne plus à Ploeuc que 23 producteurs (50 en 1939, 354 en 1945 sur 118 hectares).
Autre évolution notable: la BF 15 (inscrite au catalogue des variétés depuis 1947, et qui a «enrichi» un certain nombre de producteurs ploeucois), n’est plus maître sur son propre territoire. Avec 8ha60 en 2002, elle n’arrive plus qu’en 4ème position derrière l’Amandine (3ème avec 11ha55), la Nicola (2ème avec 12ha20, la Charlotte (1ère avec 45ha30) et talonnée par la Spunta (5ème avec 8,05ha).
Enfin, au début des années 70, on avait, dans le milieu des producteurs de plants, senti la nécessité de se regrouper et de travailler ensemble au devenir de la pomme de terre. Et malgré le scepticisme de certains, voire plus (Jean Bidan en était un), plusieurs syndicats se sont regroupés pour former le «Syndicat des Producteurs de Plants de Pomme de Terre de Haute-Bretagne» dont Jean Houée en sera le Président jusqu’en 1992. Le siège social est à Ploeuc et le local n’est autre que l’ancien bâtiment de…Jean Bidan, près du Collège Public. Auparavant, la loi d’orientation agricole de 1962 avait permis une meilleure organisation déjà, en créant le GOPEX qui, grâce à un fonds de péréquation et un système d’indemnisation, allait entre autres choses permettre de réguler les cours en cas de surproduction ou de mévente.

CONCLUSION

 

Aujourd’hui, Ploeuc conserve sa réputation de «berceau de la BF15» et de «pays de la patate». Les producteurs sont certes moins nombreux, le coût de la mécanisation et la réglementation stricte y sont sans doute pour quelque chose, mais ses partisans y voient en contre-partie, d’autres avantages: un complément de production fort appréciable, l’absence de problème d’environnement (contrairement à la production porcine voire laitière), un produit parfait pour organiser son système d’assolement (la pomme de terre «nettoie le sol») et surtout une alternative intéressante pour les agriculteurs victimes du marasme récurrent de la production hors-sol, aujourd’hui.
Les défenseurs de la pomme de terre à Ploeuc («Solanum tuberosum» de la famille des Solanacées) ont trouvé dans la «Fête de la Patate» un outil pédagogique et de communication pour fédérer toutes les énergies et faire connaître aux consommateurs son poids économique et la qualité indiscutable de ce produit. Les 10 000 visiteurs à la première fête de 1999 (le comité d’organisation a vu le jour en octobre 98 sous l’impulsion de Pascal Allo entre autres), ont montré leur intérêt pour une telle animation, récompensant ainsi les 400 bénévoles et producteurs pour cette initiative qui sera renouvelée en 2005 et par la suite, tous les 3 ans.

Roger Toinard, été 2004

Sources: texte de Roger Toinard, extrait de «Regards sur le passé du canton de Ploeuc», hors-série de septembre 2004, p.85 à 91

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