La belle aventure

rogertoinard

Roger Toinard

La belle aventure des « Bistrots » (2001-2010)
Synthèse de Roger Toinard / Vice-Président des »Bistrots de Vie du Pays briochin
(Saint-Brieuc, Le Légué, dimanche 17 octobre 2010)

Depuis qu’il est sur terre, l’Homme a cherché à domestiquer la Nature, à façonner son espace de vie en maîtrisant au mieux les contraintes naturelles et en utilisant les potentialités du milieu pour satisfaire ses besoins. Ainsi, de l’espace naturel originel, il est passé au fil du temps à un espace de plus en plus aménagé, à un espace social, un espace humanisé. Il s’est de ce fait attribué, approprié son espace de vie pour en faire un territoire. Toute société a et produit du territoire et l’Histoire le charge de ses mémoires successives, avec ses strates visibles, invisibles ou disparues car le territoire est aussi un espace dynamique, donc en constante mutation.

Comme le rappelle le géographe Roger Brunet, cette notion de territoire « est à la fois juridique, sociale, culturelle et même affective ». Et s’il implique toujours une « appropriation de l’espace », il justifie plus encore sa raison d’être quand il sécrète un « sentiment d’appartenance et d’identification ». L’individu est en quête permanente de cette identité et cette identité passe par le territoire : elle touche à la conception qu’il a de lui-même et de son environnement social ; elle implique des « signes de reconnaissance et d’appartenance » comme la langue, la culture ou encore la manière d’être.
En remontant le cours de l’Histoire, on retrouve ce besoin d’appartenance et d’identité individuelle et collective dans la notion très ancienne de « pays » qui exprimait une communauté de destins et d’intérêts en adéquation avec les besoins éprouvés par ses habitants. L’ancien « pays de Saint-Brieuc » comprenait alors la région briochine, le Penthièvre, Loudéac et le Mené. Accompagnant et complétant la loi Chevènement destinée à mettre en oeuvre une recomposition du territoire pour s’adapter aux conditions nouvelles (avec l’intercommunalité par exemple), la loi Voynet du 25 juin 1999 incitait également à une recomposition du « pays ». Désormais, cette nouvelle entité géographique (la plus mal connue de toutes) est un « territoire de projet » fondé sur une recherche de cohésion  et de cohérence géographique, économique mais aussi, culturelle et sociale avec le souci de prendre en compte les notions de complémentarité et de solidarité. Mais là aussi, on peut dire qu’un pays sans mémoire est un pays sans identité.

Ces quelques remarques préliminaires permettent implicitement de deviner les objectifs de notre association et justifient également l’élargissement de notre champ d’action des premières années (les Bistrots de l’Histoire cantonnés alors à Saint-Brieuc) aux « Bistrots de Vie du Pays briochin », un pays désormais construit autour d’une ville-centre, Saint-Brieuc et qui regroupe une soixantaine de communes. L’Association se veut être un révélateur,  un passeur et une sentinelle de la mémoire collective de ce pays de Saint-Brieuc pour lui forger une identité désormais en marche. Cette mémoire, il a fallu et il faut encore aller la chercher à la manière du scaphandrier de Gildas, là où elle est pour la remonter à la surface, la faire resurgir afin que chacun  puisse s’approprier ce patrimoine commun et nourrir ce sentiment d’appartenance.

Originalité de cette initiative ( une des seules en France à cette échelle et qui a reçu une large approbation  et le soutien des élus à tous les niveaux) :  donner en priorité la parole aux habitants de ce pays, aux acteurs et témoins d’hier et d’aujourd’hui pour révéler à ces habitants-là leur appartenance à ce territoire. Très rapidement, on a senti ce besoin de parole, cet important patrimoine oral. Il fallait  donc libérer cette parole, l’écouter et l’entendre, les scientifiques (historiens, géographes, sociologues, ethnologues entre autres) n’étant là que pour analyser, interpréter, compléter, voire corriger le contenu de ces intervenants. Nous avons pu ainsi, constituer une banque-mémoire en son numérique complétée par des textes et photos, restituant ces 30 soirées-bistrots et actuellement disponible pour tout un chacun.

Aujourd’hui, c’est donc un peu l’heure du  bilan, d’un premier bilan en fait, celui d’une aventure de 10 ans. Il serait fastidieux ici de reprendre les bistrots un à un.  Il nous paraît plus judicieux, (au risque de faire beaucoup d’oublis ) de ne retenir que les points qui nous semblent les plus importants :

1. Nous avons donné à regarder, à voir et à comprendre ce qu’est un  paysage, son évolution dans le temps avec ses strates visibles, invisibles ou disparues, qu’il fût rural comme ce fut le cas à Hénansal, urbain à la Croix Lambert, à Ginglin ou à Ploufragan, ou encore maritime à Binic, Hillion ou Langueux. Avec toujours cette idée sous-jacente qu’il est en constante mutation.

2. Que ce fut au Légué, à Hillion ou encore à Hénon, nous avons senti cette complémentarité pérenne entre le monde maritime et son arrière-pays, du petit train qui transportait autrefois le maërl de l’anse d’Yffiniac jusqu’aux contreforts du Mené, au port du Légué qui importe depuis plus d’un siècle les matières premières pour l’agriculture et l’industrie et exporte aujourd’hui encore le kaolin de Quessoy, la ferraille ou la kerphalite. Une complémentarité indispensable qu’il ne faudrait pas oublier dans le futur ! Il est indéniable que Le Légué le mal-aimé, l’enfant-maudit mérite un retour en grâce et un regard plus chaleureux de la ville-mère.

3. Cette vie maritime d’ailleurs ne pouvait être qu’au centre de nos préoccupations : l’histoire du cabotage, celle de la grande pêche à Terre-Neuve ou en Islande qui a enrichi les armateurs locaux. Aux Bistrots de Binic, d’Hillion et de Langueux, nous avons perçu cette relation forte et affective de ces pêcheurs de l’estran pour leur baie tout comme les pionniers écologistes qui en ont obtenu le classement en « réserve naturelle » et tirent aujourd’hui encore, la sonnette d’alarme au moindre signe de pollution.

4. Nous avons égrené à Ploufragan le chapelet de moulins qui animaient autrefois les berges du Gouët. Profonde émotion le même soir en écoutant l’histoire curieuse des mines de Trémuson et de son monde cosmopolite. A Ploeuc, nous avons pratiqué l’autopsie d’une industrie défunte, la fonderie du Pas en Lanfains et les fours à chaux de Cartravers. Chronique d’une mort annoncée certes, mais tout en regrettant toutefois, dans les 3 cas, que leur disparition se soit faite dans l’indifférence quasi-générale. A  Quintin, nous avons également assisté à l’agonie de l’industrie de la toile au 19ème. Nous avons rappelé l’industrialisation de Saint-Brieuc au Légué ou à Robien à la fin du 19ème et début 20ème, la mobilisation des industries briochines contraintes de participer à l’effort de guerre en 14-18, l’histoire de l’entreprise Rosengart ou celle de « Chaffoteaux-et-Maury », longtemps considérée comme usine-pilote à Saint-Brieuc et jetée aujourd’hui, sans le moindre état d’âme, aux orties de l’Histoire. Nous avons abordé la décentralisation industrielle avec l’arrivée du Joint-Français et le retentissant conflit du printemps 72 et enfin, la montée en puissance de l’agro-alimentaire qui fera l’objet bientôt d’un autre bistrot.

5. Au fil des bistrots, la mobilité des hommes dans le temps et dans l’espace est apparue comme un leitmotiv et l’émigration, comme une plaie récurrente dans notre histoire démographique, battant en brèche cette idée fausse du Breton casanier enraciné dans son terroir. Au 17ème, ne  trouvait –on pas déjà de solides gaillards du Penthièvre sur les chantiers du château de Versailles ? Mais si le département a été touché le premier, le plus durement et le plus longtemps par l’émigration, c’est bien le pays de la toile (Quintin, Ploeuc, Moncontour…) qui en fut la première victime dans la 1ère moitié du 19ème siècle, jetant sur les routes de France des cohortes de miséreux victimes de la faim et de l’absence d’emplois de substitution. Certains n’ont pas hésité alors à se vendre pour aller remplacer le fils du bourgeois sur les champs de bataille. D’autres, les gars de Lanfains se sont fait pillotoux avec leurs régiments de « chinouses » arpentant les routes de France en criant «  Chiffons, peaux, peaux de lapins ». Plus tard les femmes de Ploeuc et du Mené se sont substituées aux bourgeoises de Paris ou d’ailleurs pour allaiter leurs enfants pendant que, dans le même temps, des milliers de migrants se retrouvaient terrassiers sur les grands chantiers ou ouvriers d’usine en région parisienne. Puis vint le temps des Bécassines, de ces bonnes à rien, donc à tout faire, de ces migrants saisonniers ou définitifs qui partaient en Beauce ou à Jersey ou qui émigraient en Aquitaine ou à l’étranger… Cette émigration, fille de la nécessité, nous a permis de prendre conscience de la souffrance endurée par les uns et par les autres, de la dure condition des terre-neuvas et islandais à l’exploitation éhontée de la bonne à tout faire, victime des stéréotypes les plus éculés. Quand on est au bas de l’échelle sociale dans un milieu qui ne vous est pas familier, le regard de l’Autre  peut faire  mal, parfois très mal et rendre difficile l’intégration…

6. Cette mobilité précoce n’est sans doute pas étrangère à la notion d’ouverture. Si Saint-Brieuc et son pays furent des lieux de détention ou de relégation pendant la guerre 14-18, en revanche, ils ont été aussi, zone d’accueil pour les réfugiés espagnols en 1937 ou les gens du Nord et de Belgique pendant la Seconde Guerre Mondiale. Terre d’accueil enfin pour ces travailleurs polonais aux Forges et Laminoirs ou aux Mines de Trémuson, ou encore pour les Portugais dans le Bâtiment et les Travaux Publics pour ne citer que quelques exemples.
Cette ouverture précoce au Monde est sans aucun doute une caractéristique majeure de notre région qui a su fédérer dans la 2ème moitié du siècle dernier les associations et créer les premiers accords de coopération et de solidarité internationale ou les nombreux comités de jumelage.
7. Nous avons pu également prendre la mesure du bouleversement intervenu dans les années 50 à 70 avec la Révolution agricole (au sens plein du terme), un certain rattrapage en matière industrielle et le développement de l’urbanisation. Que de changements ! En évoquant cette Révolution agricole, en particulier à Hénon et à Moncontour, nous avons pris conscience du rôle essentiel joué par la J.A.C ( la Jeunesse Agricole Chrétienne), véritable machine de guerre contre les notables terriens qui encadraient jusqu’alors les paysans et à qui, elle a instillé les germes d’un modernisme considéré comme une nécessité dans un discours conciliant à la fois religion, progrès technique et réussite individuelle (en sous-estimant peut-être toutefois, on le voit aujourd’hui, les méfaits possibles à venir du modèle agricole qu’ils appelaient de leurs vœux). Ici ou là, on a pu évoquer également la place importante dans la vie politique, de la démocratie-chrétienne et dans l’autre camp, une certaine spécificité locale avec la présence d’un PSU influent. Nous citerons également pêle-mêle (sans pour autant en minimiser l’importance, loin s’en faut !), les grandes heures de la Résistance, les luttes ouvrières ainsi que la place et le combat des femmes pour plus de reconnaissance et de dignité.

8. Enfin, refusant de nous cantonner au seul patrimoine immobilier, nous avons voulu mettre aussi l’accent sur le patrimoine invisible ou immatériel, autrement dit la culture sous toutes ses formes passées et présentes. Comme l’a montré autrefois René-Yves Creston, l’ancien conservateur du Musée de Saint-Brieuc, artiste et ethnographe de talent, le pays de Saint-Brieuc appartient à cette « Bretagne médiane » qu’il faisait courir du Sud-Goëlo au pays vannetais et qui forme une sorte de zone- tampon entre la Basse-Bretagne bretonnante et la Haute-Bretagne gallèse.
Chez nous, la toponymie locale est riche de noms bretons et de noms français, les « ker » l’emportant peu à peu sur les « ville » en traversant le pays d’Est en Ouest. Ici, la vielle et le diatonique l’ont toujours emporté sur le biniou et la bombarde. Et ce pays gallo est riche de traditions et de coutumes, de musique et de danses populaires dont se régalent  aujourd’hui les ethnologues et les linguistes. Et le pays de Saint-Brieuc est riche enfin d’une multitude d’associations culturelles qui œuvrent pour sauvegarder et transmettre ce patrimoine. Un mouvement associatif auquel nous avons toujours voulu donner la place qui lui revient tout comme aux divers artistes d’aujourd’hui qui portent les couleurs du renouveau et de  la modernité.

Je voudrais enfin rappeler que, si notre ambition première est de faire resurgir et de conserver la mémoire collective du pays de Saint-Brieuc, pour nous, il ne s’agit en aucun cas de verser dans le moindre passéisme :  l’appellation « Bistrot de Vie du Pays de Saint-Brieuc » prend tout son sens ici; il s’agit bien de recueillir notre Histoire, la réapproprier et la comprendre dans sa profondeur, forger l’identité du pays pour mieux appréhender les transformations et les mutations en cours. Comme l’a écrit Ernest Renan, « tous les siècles d’une nation sont les feuillets d’un même livre ; les vrais hommes de progrès sont ceux qui ont pour point de départ, un respect profond du passé. »

J’aurais pu structurer cette intervention autour d’une problématique évidente, à savoir le pays de Saint-Brieuc a-t-il une identité ? J’ai choisi de privilégier le bilan de ces 10 années parce qu’aujourd’hui, il serait sinon présomptueux en tout cas, encore prématuré de l’affirmer. Cette prise de conscience, ce sentiment d’appartenance sont toutefois en marche dans l’esprit de ses habitants, il suffit de voir l’intérêt porté à ces Bistrots depuis 2001.L’aventure est donc loin d’être terminée. Alors, continuons à entasser les feuillets de notre mémoire dans les cales de notre rafiot afin de pouvoir le moment venu, vous ouvrir son écoutille afin de partager encore ensemble, ce patrimoine commun…