Je suis né sur la cime de Kerchouan (sur la commune du Vieux-Bourg). Mon proche voisin, l'Oust, m'a tourné le dos, préférant l'Atlantique. Moi, au fil des temps géologiques comme lui, j'ai imposé ma loi, en entaillant profondément sur 35 km, le vieux plateau hercynien du sud-Goëlo pour des épousailles avec la Manche, dans la baie de Saint-Brieuc.

L'homme, à son tour, s'est joué de cet obstacle naturel, faisant de moi, à la fois une frontière et un trait d'union. Il a jeté, ici et là, quelques pierres par-dessus mon lit, du simple gué gallo-romain au viaduc des temps modernes. Les lavandières, pérorant comme de vieilles commères entre deux coups de battoir, ont occupé mes berges. Les vaches débonnaires ont laissé toute latitude aux petits pâtres pour donner vie à leurs rêves d'aventuriers avec leurs petits rafiots de fortune. Et surtout, utilisant ma force hydraulique, l'homme à construit ce chapelet de moulins (une bonne trentaine, de la source à l'estuaire) qui s'égrenait le long de mes deux rives : moulins à tan, à fouler, à papier ou à grains qui ont animé ma vallée pendant plusieurs siècles.

Mais, coup de tonnerre en 1978 : ma vallée perd sa vocation de meunerie pour alimenter l'agglomération briochine en eau potable et la création d'un espace de loisirs. Je prends peu à peu de l'embonpoint en amont du nouveau barrage, ennoyant sur 80 hectares toute trace du passé. Un monde volontairement englouti pour raison économique. Autre temps, autre mœurs…

Vous l'aviez sans doute deviné, mais j'allais l'oublier : je suis bien sûr, le Gouët !…

Roger Toinard